HIGHLIGHTS 33 JULY 25, 2014

Été
Tristesse

Profiter d'un jour d'été qui incite à la paresse pour observer avec soin, comme au ralenti.

L'histoire qui va suivre est tout bonnement incroyable.

Vu l'incroyable facilité avec laquelle chacun peut aujourd'hui avoir accès à l'information et en si grande quantité, cette histoire est curieusement apparue remaniée par les media.

Tout comme l'événement survenu à Moscou en 1953 : les journalistes avaient relaté comment un sprinter soviétique avait remporté la médaille d'ARGENT alors que le concurrent américain impérialiste terminait avant- dernier. Les journalistes avaient tout simplement omis de signaler que seuls deux athlètes s'étaient présentés au départ de la course.

En septembre 2012, des scientifiques publiaient les résultats d'une étude menée pendant deux ans et selon lesquels l'herbicide Roundup de Monsanto, à base de glyphosate, ainsi que le maïs Roundup-Ready GMO (génétiquement modifié) affectaient foie et reins chez le rat adulte. Cette étude fut critiquée, sa conception ne convenant pas à un test de cancérogénicité et le retrait de l'article survint une année plus tard. Immédiatement après cette mesure, certains journaux proposèrent d'ouvrir leurs colonnes à cet article. De sorte que ce dernier fut soumis au comité de lecture et publié en juin de cette année. Il se trouve donc de nouveau sous les feux des projecteurs.

Cette étude avait été explicitement commandée afin de poursuivre une expérience de 90 jours seulement menée par la compagnie de biotechnologies et de produits chimiques Monsanto. Les résultats obtenus par Monsanto évoquaient une possible toxicité hépatique et rénale chez le rat nourri de maïs Roundup-Ready GMO et les scientifiques avaient mis en garde contre la découverte de dommages encore plus importants au cas où l'expérience se poursuivrait.

Ainsi l'équipe menée par le professeur Gilles-Éric Seralini de l' Université de Caen entreprit-elle de mener l'expérience sur deux ans, en utilisant le même maïs et une souche de rats identique à celle choisie par Monsanto. De plus, Seralini testa le maïs Roundup-Ready GMO associé au Roundup, sans intervention de Roundup et le Roundup seul afin de déterminer sans aucune hésitation le responsable de toute maladie qui pourrait apparaître. Et il se trouve que les résultats portant sur l' étude du foie et des reins furent très significatifs; de sérieux dommages furent notés dans tous les groupes soumis à l'expérience. De façon inattendue, les chercheurs constatèrent également une augmentation du nombre des tumeurs, principalement des tumeurs thoraciques chez les femelles exposées uniquement au Roundup, même si cette étude n'avait pas été entreprise par ses auteurs pour tracer le cancer.

L'essentiel de la presse se concentra sur les tumeurs, en raison peut- être d'une représentation dérangeante et choquante d'animaux déformés. Pour le public et des journalistes sans trop d'expérience le terme de « tumeur » est synonyme de « cancer». Le discours public ne retint que le terme cancérigène, alors même que ce mot n' apparaissait jamais dans l'article.

De façon très surprenante, certains scientifiques se joignirent au débat sur la cancérogénicité qu'aurait révélée l'étude, alors qu'on s'attendrait à ce que des professionnels soient aptes à distinguer « tumeur »de « cancer »et qu'ils sachent qu'une recherche de risque de cancer répond à un protocole absolument différent de celui qui s'applique aux tumeurs.

En outré, certains media se regroupèrent, se posant en défenseurs de la science, et procurèrent à ces commentaires négatifs une large audience. L'effervescence qui en résulta, provoqua le désaveu de l'étude au motif qu'elle ne représentait pas une recherche probante sur la cancérogénicité.

Le mois dernier, le professeur Seralini et ses collègues ont publié un article expressément destiné à attirer l'attention sur ce qui le mérite : sur la toxicologie hépatique et rénale du Roundup et du maïs génétiquement modifié Roundup-Ready dont l'analyse statistique se montre une nouvelle fois particulièrement significative.

Il est tout à fait compréhensible qu'une étude dérangeante - et qu'y a-t-il de plus dérangeants que des résultats soulevant de profondes interrogations à propos de la sécurité d'une agriculture se reposant sur le Roundup et le Roundup- Ready? - suscite un remue- ménage de communiqués de presse.

L'enjeu est de taille. L'emploi du Roundup a atteint des proportions ahurissantes depuis sa production dans les années 70 à tel point que nombre de partenaires du monde agricole auraient intérêt à revoir leur mode opérationnel. Aujourd'hui, les productions à base d'OGM et les productions traditionnelles destinées à la consommation humaine (coton, alfalfa, colza, pommes de terre, sucre de canne, tournesol, lin, bananes, soja, maïs, blé, avoine, seigle et orge), l'élevage du bétail et la production de biocarburants reposent largement sur l'emploi du Roundup et de ses génériques à base de glyphosate.

Les acteurs concernés se recrutent aussi bien auprès des industries agro-chimiques , des semenciers, des distributeurs, sur la chaîne de production de la viande, que parmi les paysans , les exploitants de silos, les centres d'enseignement académique dont les départements en relation avec le monde agricole conseillent exploitants agricoles et gouvernements. L'utilisation forcenée de cet herbicide s'est même muée en traitement enthousiaste des accotements de nos routes, du ballast et des bords de nos voies ferrées, des vignobles, des parcs, des terrains scolaires et des jardins particuliers dans le monde entier.

Le Roundup et le glyphosate, son principal agent actif précédemment évoqué, sont complices de nombreux autres effets nuisibles d'importance conséquente. Des scientifiques du monde entier distinguent plusieurs effets du Roundup. Celui- ci, chélateur de métaux, se comporterait comme un micronutriment et aboutirait à une déficience en nutriments naturels dans les cultures. Comme herbicide, il affaiblit et diminue la productivité des récoltes obtenues avec Roundup-Ready car si elles sont résistantes au glyphosate elles ne sont pas immunisées contre ses effets. Comme antibiotique, il perturbe la microflore des sols et abîme les champignons et bactéries qui permettent aux plantes l'absorption des nutriments, du phosphate et de l'azote. Il perturbe la flore intestinale du consommateur, interfère avec les oestrogènes, l'aromatase et l'acide rétinoïque, et se comporte en perturbateur endocrinien, provoquant des anomalies congénitales chez les animaux aussi bien que chez les humains.

Les données scientifiques produites par Seralini concernaient principalement la toxicité dans le foie et les reins et révélaient des conséquences hautement préoccupantes qui allaient au- delà des objectifs fixés, en particulier des dommages causés à d'autres organes, l'hypophyse par exemple, et un net accroissement de la tendance à développer des tumeurs. Mais ce sujet inopportun préoccupe déjà depuis un certain temps les partisans du Roundup.

Les stratagèmes des communiqués de presse tendent à diminuer l'importance du sujet en ayant recours à une formule élémentaire qui a fait ses preuves: comme dans le cas de l'information de la presse moscovite en 1953 concernant le « succès » de l'athlète russe, l'attention se porte sur une défaillance imaginaire et se satisfait de cette interprétation. C'est dans un contexte identique que la première étude fut publiée et retirée en novembre 2013. Maintenant, avec sa re-publication, le phénomène se répète.

Une fois les dés jetés, il est très difficile pour des scientifiques sans contacts avec des professionnels de la communication ou des relations publiques de se débarrasser d'une étiquette - dans ce cas précis « une étude biaisée sur le cancer » - plus précisément quand l'enjeu est d'une telle importance. Le défi est d'autant plus démoralisant quand une histoire concernant une science complexe est confrontée à tant d'insinuations et à des conséquences aussi lourdes.

Le populisme en politique est bien connu. Le populisme en science n'est qu'un spectacle lamentable.